Brocéliande

Fées / Groagez


W. Y. Evans Wentz (1878-1965) présenta sa thèse sur les fées celtiques à l’Université de Rennes en 1909. Anatole Le Braz fut l’un des jurés lors de la soutenance, ainsi que Georges Dottin. Lorsque Evans Wentz publia sa thèse, il demanda à ALB une préface pour la partie consacrée à la Bretagne. ALB s’en acquitta sous forme de lettre, laquelle fut publiée dans le volume. Nous la reproduisons ci-dessous, car la féerie fait évidemment partie du  »motif Brocéliande ».

Cf. article sur le motif de la Groac’h.

L’étude d’Evans Wentz est on ne peut plus sérieuse. Beaucoup d’études anglo-saxonnes ont été publiées sur les fées sans que cela prête à sourire.  Conan Doyle lui-même, pourtant esprit rationnel, consacra un livre à leur existence — il était plus intéressé, en réalité, par le spiritisme et par l’existence d’un autre monde que par les fées en elles-même…

Mon cher Monsieur Wentz,

Il me souvient que, lors de votre soutenance de thèse devant la Faculté des Lettres de l’Université de Rennes, un de mes collègues, mon ami, le professeur Dottin, vous demanda :
« Vous croyez, dites-vous, à l’existence des fées? En avez-vous vu? »
Vous répondîtes, avec autant de phlegme que de sincérité :
« Non. J’ai tout fait pour en voir, et je n’en ai jamais vu. Mais il y a beaucoup de choses que vous n’avez pas vues, monsieur le professeur, et dont vous ne songeriez cependant pas à nier l’existence. Ainsi fais-je à l’égard des fées. »
Je suis comme vous, mon cher monsieur Wentz : je n’ai jamais vu de fées. J’ai bien une amie très chère que nous avons baptisée de ce nom, mais, malgré tous ses beaux dons magiques, elle n’est qu’une humble mortelle. En revanche, j’ai vécu, tout enfant, parmi des personnes qui avaient avec les fées véritables un commerce quasi journalier.
C’était dans une petite bourgade de Basse-Bretagne, peuplée de paysans à moitié marins, et de marins à moitié paysans. Il y avait, non loin du village, une ancienne gentilhommière que ses propriétaires avaient depuis longtemps abandonnée pour on ne savait au juste quel motif. On continuait de l’appeler le « château » de Lanascol, quoiqu’elle ne fût plus guère qu’une ruine. Il est vrai que les avenues par lesquelles on y accédait avaient conservé leur aspect seigneurial, avec leurs quadruples rangées de vieux hêtres dont les vastes frondaisons se miraient dans de magnifiques étangs. Les gens d’alentour se risquaient peu, le soir, dans ces avenues. Elles passaient pour être, à partir du coucher du soleil, le lieu de promenade favori d’une « dame » que l’on désignait sous le nom de Groac’h Lanascol, – la « Fée de Lanascol ».

Beaucoup disaient l’avoir rencontrée, et la dépeignaient sous les couleurs, du reste, les plus diverses. Ceux-ci faisaient d’elle une vieille femme, marchant toute courbée, les deux mains appuyées sur un tronçon de béquille avec lequel, de temps en temps, elle remuait, à l’automne, les feuilles mortes. Les feuilles mortes qu’elle retournait ainsi devenaient soudain brillantes comme de l’or et s’entrechoquaient avec un bruit clair de métal. Selon d’autres, c’était une jeune princesse, merveilleusement parée, sur les pas de qui s’empressaient d’étranges petits hommes noirs et silencieux. Elle s’avançait d’une majestueuse allure de reine. Parfois elle s’arrêtait devant un arbre, et l’arbre aussitôt s’inclinait comme pour recevoir ses ordres. On bien, elle jetait un regard sur l’eau d’un étang, et l’étang frissonnait jusqu’en ses profondeurs, comme agité d’un mouvement de crainte sous la puissance de son regard.
On racontait sur elle cette curieuse histoire : 
Les propriétaires de Lanascol ayant voulu se défaire d’un domaine qu’ils n’habitaient plus, le manoir et les terres qui en dépendaient furent mis en adjudication chez un notaire de Plouaret. Au jour fixé pour les enchères nombre d’acheteurs accoururent. Les prix étaient déjà montés très haut, et le domaine allait être adjugé, quand, à un dernier appel du crieur, une voix féminine, très douce et très impérieuse tout ensemble, s’éleva et dit :
« Mille francs de plus ! »
Il y eut grande rumeur dans la salle. Tout le monde chercha des yeux la personne qui avait lancé cette surenchère, et qui ne pouvait être qu’une femme. Mais il ne se trouva pas une seule femme dans l’assistance. Le notaire demanda:
« Qui a parlé ? »
De nouveau, la même voix se fit entendre.
« Groac’h Lanascol ! » répondit-elle.
Ce fut une débandade générale. Depuis lors, il ne c’était jamais présenté d’acquéreur, et voilà pourquoi, répétait-on couramment, Lanascol était toujours à vendre.
Si je vous ai entretenu à plaisir de la Fée de Lanascol, mon cher monsieur Wentz, c’est qu’elle est la première qui ait fait impression sur moi, dans mon enfance. Combien d’autres n’en ai-je pas connu, par la suite, à travers les récits de mes compatriotes des grèves, des champs ou des bois! La Bretagne est restée un royaume de féerie. On n’y peut voyager l’espace d’une lieue sans côtoyer la demeure de quelque fée mâle ou femelle. Ces jours derniers, comme j’accomplissais un pèlerinage d’automne à l’hallucinante forêt de Paimpont, toute hantée encore des grands souvenirs de la légende celtique, je croisai, sous les opulents ombrages du Pas-du-Houx, une ramasseuse de bois mort, avec qui je ne manquai pas, vous pensez bien, de lier conversation. Un des premiers noms que je prononçai fut naturellement celui de Viviane.

« Viviane ! » se récria la vieille pauvresse. « Ah ! bénie soit-elle, la bonne Dame ! car elle est aussi bonne que belle… Sans sa protection, mon homme, qui travaille dans les coupes, serait tombé, comme un loup, sous les fusils des gardes… » Et elle se mit à me conter comme quoi son mari, un tantinet braconnier comme tous les bûcherons de ces parages, s’étant porté, une nuit, à l’affût du chevreuil, dans les environs de la Butte-aux-Plaintes, avait été surpris en flagrant délit par une tournée de gardes. Il voulut fuir : les gardes tirèrent. Une balle l’atteignit à la cuisse : il tomba, et il s’apprêtait à se faire tuer sur place, plutôt que de se rendre, lorsque, entre ses agresseurs et lui, s’interposa subitement une espèce de brouillard très dense qui voila tout, – le sol, les arbres, les gardes et le blessé lui-même. Et il entendit une voix sortie du brouillard, une voix légère comme un bruit de feuilles, murmurer a son oreille: « Sauve-toi, mon fils : l’esprit de Viviane veillera sur toi jusqu’à ce que tu aies rampé hors de la forêt. »
« Telles furent les propres paroles de la fée, » conclut la ramasseuse de bois mort.
Et, dévotement, elle se signa, car la religieuse Bretagne – vous le savez – vénère les fées à l’égal des saintes.

J’ignore s’il faut rattacher les lutins au monde des fées, mais, ce qui est sûr, c’est que cette charmante et malicieuse engeance a toujours pullulé dans notre pays. Je me suis laissé dire qu’autrefois chaque maison avait le sien. C’était quelque chose comme le petit dieu pénate. Tantôt visible, tantôt invisible, il présidait à tous les actes de la vie domestique. Mieux encore: il y participait, et de la façon la plus efficace. A l’intérieur du logis, il aidait les servantes, soufflait le feu dans l’âtre, surveillait la cuisson de la nourriture pour les hommes on pour les bêtes, apaisait les cris de l’enfant couché dans le bas de l’armoire, empêchait les vers de se mettre dans les pièces de lard suspendues aux solives. Il avait pareillement dans son lot le gouvernement des étables et des écuries : grâce à lui, les vaches donnaient un lait abondant en beurre, et les chevaux avaient la croupe ronde, le poil luisant. Il était, en un mot, le bon génie de la famille, mais c’était à la condition que chacun eût pour lui les égards auxquels il avait droit. Si peu qu’on lui manquât, sa bonté se changeait en malice et il n’était point de mauvais tours dont il ne fût capable envers les gens qui l’avaient offensé, comme de renverser le contenu des marmites sur le foyer, d’embrouiller la laine autour des quenouilles, de rendre infumable le tabac des pipes, d’emmêler inextricablement les crins des chevaux, de dessécher le pis des vaches ou de faire peler le dos des brebis. Aussi s’efforçait-on de ne le point mécontenter. On respectait soigneusement toutes ses habitudes, toutes ses manies. C’est ainsi que, chez mes parents, notre vieille bonne Filie n’enlevait jamais le trépied du feu sans avoir la précaution de l’asperger d’eau pour le refroidir, avant de le ranger an coin de l’âtre. Si vous lui demandiez pourquoi ce rite, elle vous répondait :
« Pour que le lutin ne s’y brûle pas, si, tout à l’heure, il s’asseyait dessus. »

Il appartient encore, je suppose, à la catégorie des hommes-fées, ce Bugul-Noz, ce mystérieux « Berger de la nuit » dont les Bretons des campagnes voient se dresser, au crépuscule, la haute et troublante silhouette, si, d’aventure, il leur arrive de rentrer tard du labour. On n’a jamais pu me renseigner exactement sur le genre de troupeau qu’il faisait paître, ni sur ce que présageait sa rencontre. Le plus souvent, on la redoute. Mais, comme l’observait avec raison une de mes conteuses, Lise Bellec, s’il est préférable d’éviter le Bugul-Noz, il ne s’ensuit pas, pour cela, que ce soit un méchant Esprit. D’après elle, il remplirait plutôt une fonction salutaire, en signifiant aux humains, par sa venue, que la nuit n’est pas faite pour s’attarder aux champs ou sur les chemins, mais pour s’enfermer derrière les portes closes et pour dormir. Ce berger des ombres serait donc, somme toute, une manière de bon pasteur. C’est pour assurer notre repos et notre sécurité, c’est pour nous soustraire aux excès du travail et aux embûches de la nuit qu’il nous force, brebis imprudentes, à regagner promptement le bercail.

Sans doute est-ce un rôle tutélaire à peu près semblable qui, dans la croyance populaire, est dévolu à un autre homme-fée, plus spécialement affecté au rivage de la mer, comme l’indique son nom de Yann-An-Ôd. Il n’y a pas, sur tout le littoral maritime de la Bretagne ou, comme on dit, dans tout l’armor, une seule région où l’existence de ce « Jean des Grèves » ne soit tenue pour un fait certain, dûment constaté, indéniable. On lui prête des formes variables et des aspects différents. C’est tantôt un géant, tantôt un nain. Il porte tantôt un « suroît » de toile huilée, tantôt un large chapeau de feutre noir. Parfois, il s’appuie sur une rame et fait penser au personnage énigmatique, armé du même attribut, qu’Ulysse doit suivre, dans l’Odyssée. Mais, toujours, c’est un héros marin dont la mission est de parcourir les plages, en poussant par intervalles de longs cris stridents, propres à effrayer les pêcheurs qui se seraient laissé surprendre dehors par les ténèbres de la nuit. Il ne fait de mal qu’à ceux qui récalcitrent ; encore ne les frappe-t-il que dans leur intérêt, pour les contraindre à se mettre a l’abri. Il est, avant tout, un « avertisseur ». Ses cris ne rappellent pas seulement au logis les gens attardés sur les grèves; ils signalent aussi le dangereux voisinage de la côte aux marins qui sont en mer et, par là, suppléent à l’insuffisance du mugissement des sirènes ou de la lumière des phares.
Remarquons, à ce propos, qu’on relève un trait analogue dans la légende des vieux saints armoricains, pour la plupart émigrés d’Irlande. Un de leurs exercices coutumiers consistait à déambuler de nuit le long des côtes où ils avaient établi leurs oratoires, en agitant des clochettes de fer battu dont les tintements étaient destinés, comme les cris de Yann-An-Ôd, à prévenir les navigateurs que la terre était proche.
Je suis persuadé que le culte des saints, qui est la première et la plus fervente des dévotions bretonnes, conserve bien des traits d’une religion plus ancienne où la croyance aux fées jouait le principal rôle. Et il en va de même, j’en suis convaincu, pour ces mythes funéraires que j’ai recueillis sous le titre de La Légende de la Mort chez les Bretons armoricains. A vrai dire, dans la conception bretonne, les morts ne sont pas morts ; ils vivent d’une vie mystérieuse en marge de la vie réelle, mais leur monde reste, en définitive, tout mêlé au nôtre et, sitôt que la nuit tombe, sitôt que les vivants proprement dits s’abandonnent à la mort momentanée du sommeil, les soi-disant morts redeviennent les habitants de la terre qu’ils n’ont jamais quittée. Ils reprennent leur place à leur foyer d’autrefois, ils vaquent à leurs anciens travaux, ils s’intéressent au logis, aux champs, à la barque ; ils se comportent, en un mot, comme ce peuple des hommes et des femmes-fées qui formait jadis une espèce d’humanité plus fine et plus délicate au milieu de la véritable humanité.

J’aurais encore, mon cher monsieur Wentz, bien d’autres types à évoquer, dans cet intermonde de la féerie bretonne qui, chez mes compatriotes, ne se confond ni avec ce monde-ci, ni avec l’autre, mais participe à la fois de tous les deux, par un singulier mélange de naturel et de surnaturel. Je n’ai voulu, en ces lignes rapides, que montrer la richesse de la matière à laquelle vous avez, avec tant de conscience et de ferveur, appliqué votre effort. Et maintenant, que les fées vous soient douces, mon cher ami ! Elles ne seront que justes en favorisant de toute leur tendresse le jeune et brillant écrivain qui vient de restaurer leur culte en rénovant leur gloire.

Rennes,
ce 1er novembre 1910