Paimpont : transcriptions
Transcription d’un texte manuscrit conservé dans une pochette rose, non daté.
Écriture de jeunesse, car la graphie est très posée et lisible comme elle l’est dans les carnets les plus anciens, mais il semble que le texte daterait de 1910/1911 selon certaines sources. Je n’en suis pas certaine. À vérifier.
Manuscrit numérisé ici.
Notre transcription. Ce qui est entre crochets sont des notes que nous avons ajoutées.
À l’intérieur de la péninsule armoricaine [mot barré : « bretonne »], accrochés aux flancs de la région montagneuse, si justement dénommé l’argoat, le « pays des bois », moutonnent [mot barré] les toisons éparses de l’ancienne forêt centrale, véritable mer d’arbres dont les houles de feuillages, labourées de vastes remous, déferlaient sur toute la longueur de la Bretagne jusqu’à la mer proprement dite. Dans la seconde moitié du Ve siècle, lorsque les premiers anachorètes bretons s’y plongèrent, en quête de fourrés inaccessibles où vaquer à leur salut, loin du profane, elle était encore assez compacte pour mériter l’appellation de Douma, la « Profonde ». Déployée de l’est à l’ouest des marais de Redon aux crêtes du Menez-Hom, elle formait entre les rivages de la Manche et ceux de l’Océan une sorte de barrière silvestre, épaisse, touffue, inextricable, isolant les peuplades du nord de leurs congénères du sud, arrêtant, à l’occasion, les progrès de l’envahisseur, offrant, par contre, à l’indigène traqué, l’asile de ses ténébreuses retraites que des phalanges d’Esprits redoutables gardaient.
Car la légende mystique s’était de bonne heure emparée de ces ombrages. La race inconnue, planteuse de menhirs, y avait dressé quelques-uns de ses plus inquiétants symboles. Plus tard, les druides y avaient tenu leurs convents, invoqué leurs dieux. Plus tard encore, le légionnaire romain s’était ému d’entendre des bruits prophétiques sortis de ces troncs sacrés sur lesquels s’émoussait sa hache de conquérant frayeur de routes. Et, quand à leur tour, du VIe au XIIe siècle, les Francs, puis les Normands, puis les Anglais s’avisèrent dans leurs assauts contre les Bretons de violer ces impénétrables solitudes, ils y laissèrent tant des leurs, tombés sous les coups d’archers invisibles, que la forêt passa pour les avoir dévorés. Ainsi se créa sur elle tout un cycle de fictions étranges et formidables qui, au fur et à mesure que les défrichements l’entamaient, finirent par se localiser dans les parages de Paimpont, un de ses restes demeuré jusqu’à nos jours le plus intact et le plus majestueux.
Primitivement, avant la construction de la chaussée qui lui a valu son nom actuel*, Paimpont s’appelait, d’une de ses principales collines, Bré-cilien ou Bré-célien, dont les trouvères français du moyen âge firent Bréchéliant, puis Brocéliande. Brocéliande ! Vocable magique. Il suffit de le prononcer pour qu’à l’instant même l’on se sente comme [mot barré : « baigné »] plongé dans une atmosphère de prestiges et d’enchantements. [mot barré] Les beaux mythes terriens que les Bretons de Grande-Bretagne avaient apportés avec eux, lors de leur émigration en Armorique, transplantés sur ces hautes crêtes boisées, y refleurirent comme en leur sol natif [mot barré : « naturels »]. Les fées celtiques sont ici chez elles, groupées autour de la plus adorable de toutes, Viviane, en qui l’imagination bretonne semble avoir incarné les puissances secrètes, les charmes irrésistibles de la nature. Les ouvriers de la forêt, charbonniers, bûcherons, écorceurs de chênes, vous affirmeront qu’on voit encore [mots barrés : « au crépuscule »] flotter sa robe entre les arbres, dans les vapeurs bleuâtres du crépuscule. Et, comme aux jours antiques, elle tient Merlin captif sous sa loi. Descendez dans [mots barrés : « au vallon »] la courbe singulièrement mystérieuse de la Marette ; là, au pied d’un houx plusieurs fois séculaire, vous trouverez, sous la forme d’un dolmen en ruines, la tombe de l’Enchanteur désormais enchanté et d’où, parfois, il fait entendre dans la nuit sa plainte de cauchemar, son [mot barré : « brait »] déchirant « brait » d’amour, si triste et si passionné que, longtemps après qu’il s’est [mot barré : « s’était »] tu, [mots barrés : « le paysage »] la silve entière en demeure toute frémissante ; là aussi, [mot barré] s’égoutte de terre, parmi des roches couleur de pourpre, un mince filet d’eau [mots barrés : « qui n’a l’air de rien » ] qui ne s’attarde un instant dans un menu bassin [mots barrés : « puis va »] que pour aller presque [mot barré : « aussitôt »] immédiatement dans un lavoir : [mot barré] il n’a l’air de rien ; saluez pourtant, car cette pauvre petite [mot barré : « fontaine »] source d’aspect si humble, n’est autre que [mot barré : celle] la Fontaine de Jouvence, devant qui tant de pèlerins sont venus s’agenouiller pendant des siècles, persuadés que sa fraîcheur avait le pouvoir de [mot barré : « dissiper »] guérir la plus incurable des maladies, celle des ans. [mots barrés : « de vaincre la flétrissure des ans ».]
Faut-il, [trois lignes barrées et rebarrées : « en ces notes rapides », « après cette fontaine »] à la suite de cette fontaine, mentionner [mots barrés : « une seconde fontaine »] celle, non moins fameuse, de Barenton, située à l’orée occidentale de la forêt, dans les landes de Lambrun ? On sait de quelle vertu de prodiges elle passait pour être douée. Un génie des tempêtes habitait ses profondeurs. Il n’était que d’asperger son perron d’une libation de son eau, puisée dans une corne de bœuf, pour provoquer [mots barrés : « une éclosion soudaine de nuages] dans le ciel le plus pur une [mot barré : « éclosion »] montée soudaine de nuages qui se déchargeaient en éclats de tonnerre ou en [mot barré : « pluie »] déluges torrentiels. Aujourd’hui encore, les gens des communes [mots barrés : « d’alentours »] avoisinantes, en temps de sécheresse, ont recours à ses offices. Mais elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, et l’on chercherait en vain quelques ressouvenirs de son ancienne splendeur dans ses pierres rompues [mot ajouté] et déjetées, à demi envasées au milieu des fondrières qui [mot barré] enveloppent ses bords. Par contre, ce que l’on ne saurait manquer de signaler comme un des éléments essentiels du paysage brocéliandais c’est le Val sans Retour, où les amants félons erraient, dit-on, leur vie durant sans jamais trouver l’issue qui leur permettrait d’en sortir. Lui, du moins, a conservé [mots barrés : « toute son inquiétante »] toute sa poésie. Lorsqu’au détour du village forestier de Beauvais, on s’y engage, avec l’aide [mot barré : « toujours »] le plus souvent nécessaire d’un guide, on a l’impression qu’on laisse derrière soi [mots barrés : « l’humanité » ] tout rappel de la présence humaine, qu’on [mot barré : « entre »] pénètre dans un monde fermé, règne de la solitude [mot barré : « inviolable »] éternelle et du silence infini ; seules bruissent sur les hauteurs les lyres immenses des pins, tandis qu’à travers les méandres d’en bas court le [mot barré : « chant »] chuchotement mélancolique d’un ruisseau, pareil à des confidences d’âmes en détresse. Les tapis d’asphodèles qui garnissent vous reportent en esprit vers ceux que foulaient dans la mythologie de l’Hellade les morts élyséens. On est en proie à une [mot barré] vague espèce de hantise : la légende nous étreint de toutes parts en ce luogo d’incanto, et l’on [mot barré] n’est pas sans éprouver un soulagement, quand cette espèce de [mot barré] labyrinthe végétal ouvre enfin ses remparts de schiste mauve l’on [mots barrés : « pour vous laisser »] et ses massives frondaisons pour vous laisser voir, au fond de la perspective, [mots barrés : « les vieux bourgs morbihannais] une réapparition d’humanité vivante, avec les logis à demi croulants du vieux bourg morbihannais de Tréhorenteuc.
Mais, [mots barrés : « à vrai dire »] à tout prendre, la merveille de Paimpont, c’est la forêt elle-même, dans son ensemble. Quelques [mot barré : « outrages »] atteintes [mot barré : « subis »] qu’elle ait reçues dans les derniers vingt ans, elle constitue encore un chef-d’œuvre unique. [Mots barrés : « Elle domine comme »] Elle brille au front de la Bretagne intérieure comme une magnifique couronne d’émeraude que l’automne enrichit de ses rubis, de ses améthystes et de ses topazes. [Mots barrés : « Les deux départements limitrophes de l’Ille-et-Vilaine et du Morbihan »] Il faut avoir suivi « les grandes lignes », les royales avenues vertes qui s’entrecoupent dans ses sous-bois, il faut avoir [mot barré] vu le soleil se coucher derrière les coupoles de ses [mot barré] futaies, le crépuscule se peupler de mille fantômes épiques dont elle est l’un des [mot barré : « derniers »] suprêmes asiles et la lune [mot barré : « mirer »] se refléter dans les miroirs immobiles de ses quatre ou cinq étangs, il faut avoir surtout respiré l’essence de ses arômes et de ses philtres pour mesurer de quelle puissance de [mot barré : « beauté »] séduction elle est capable : la beauté bretonne se goûte ici dans ce qu’elle a de plus spécifique et de plus pressant.
*Paimpont signifie « tête de pont ». [note d’ALB]