Transtextualité

PRÉAMBULE

En guise de préambule, un premier lien hypertexte, qui renvoie à un film, celui de  Vadim Jendreyko. Il évoque la vie de la traductrice Svetlana Geier… Pourquoi cette référence à mille lieues, en apparence, d’Anatole Le Braz ? Parce que, dans ce film, sont exprimés parfaitement (c’est-à-dire poétiquement) ce que sont un texte et le rapport que l’on peut tisser avec lui. Que l’on traduise, transcrive ou commente un texte qui n’est pas le sien engendre une forme de parenté entre les auteurs de ces actions.

Tout texte est un tissu. Le papier est tissu, fibres. Les mots « texte » et « textile » ont la même racine, ce n’est pas un hasard. Lire, c’est tirer un fil et l’aider à retrouver son origine, sa voie véritable, car un fil est toujours entouré de plusieurs fils qui s’enroulent autour de lui. Il faut parfois « détruire » le texte pour trouver le fil d’or parmi mille fils ordinaires et retisser le texte. 

I. TAXIMONIE : ESSAI DE DÉFINITION

Lire, transcrire, annoter et commenter les milliers de pages des Carnets d’ALB, ou même de simples fragments, nécessite d’adopter rapidement et méthodiquement une taxinomie, afin de ne pas errer ou, pire, de se perdre dans les galeries souterraines et les diverses ramifications de ce que l’on peut considérer comme un texte à part entière, mais un texte ou « un flux de texte » qui n’aurait ni commencement affirmé comme tel ni fin, hormis ceux, matériels, du carnet conçu comme objet physique.

Première difficulté et première intrusion de l’altérité, qui va éditer un texte selon des normes qui lui sont externes et peut-être tout à fait étrangères, dans un espace qui n’est pas naturellement le sien et qui va lui imposer, de l’extérieur, un cadre, donc des limites, des bornes, une ouverture et une fermeture.

C’est, nous le verrons, un dialogue nécessaire entre ces pages manuscrites et celui qui les contraint à sortir de leur retraite ou de leur secret pour leur imposer une lumière, une forme de publication à laquelle ils n’étaient pas destinés par l’auteur. C’est une forme de violence textuelle qu’on leur fait subir, traitement dont la légitimité ne va pas de soi.

En effet, on impose une publication et celle-ci selon des buts ou des finalités qui n’étaient vraisemblablement pas celles de leur géniteur. C’est un travail à la lisière, à jour frisant, sur la suture du visible et de l’invisible, entre la vie et la mort, entre l’extériorité et l’intériorité, entre le manifeste et le latent. C’est une oeuvre de révélation qui contient toujours une part possible de sacrilège.

Considérons donc  les Carnets comme un seul et même texte que nous pourrions nommer « Texte Origine ». Ce texte a une nature particulière, puisqu’il est le négatif, en quelque sorte, d’autres textes, lesquels ont été publiés du vivant de l’auteur ou de manière posthume (Les Poèmes votifs, par exemple), c’est-à-dire de textes qui ont subi la censure, le polissage, la réécriture, les remords, l’abandon, etc., de la part de leur auteur. Le Texte Origine est, à la fois, selon les cas, source de textes publiés, premiers jets, réflexions intimes, notes, recherches, poèmes en cours, essais…

Les Carnets imposent par leur nature, disons sauvage, une taxinomie pour celui qui veut les explorer.

Taxinomie : classification selon une hiérarchie, un ordre, des critères définis

τάξις (« rangement, ordre ») + νόμος (« loi »).

La taxinomie suppose que l’on dresse cet ordre (selon des découpes conceptuelles ou une finalité extérieure, donc arbitrairement) ou qu’on le découvre (ce qui suppose, dans ce cas, qu’il découle de la nature même du Texte Origine et qu’il procède de son intériorité, donc naturellement). La taxinomie des Carnets peut s’exercer selon un critère chronologique (la datation des carnets, qu’elle soit explicite ou bien déduite selon des critères objectifs) et, dans ce cas, c’est le degré minimum d’intervention extérieure sur le texte. Elle peut aussi être organisée selon un thème ou des concepts choisis par l’auteur de la taxinomie. Le Texte Origine, lui, par définition, est supposé indifférent à toute taxinomie, hormis celle, matérielle, du carnet ou bien celle définie explicitement par ALB — si elle existe.

La taxinomie des Carnets impose, par conséquent, une réflexion qui relève également du domaine de l’éthique : respect de l’auteur et de sa mémoire.

La taxinomie est particulièrement visible sur Internet, puisqu’elle est nécessaire à tout projet éditorial sous forme de page sur Internet. Participent de cette taxinomie, plus ou moins fine, sur un site comme celui-ci, les menus, les catégories et les étiquettes qui prétendent, à terme, rendre compte d’un certain ordre imposé ou prêté aux Carnets qui seront ici transcrits et étudiés.

La taxinomie est ordre, hiérarchie ou  arborescence.

La métaphore végétale lui sied également tout particulièrement. Elle est donc  arbre, branches, surgeons, racines, mais aussi rhizomes — au sens deleuzien — à savoir une structure mouvante, ramifiante, mais horizontalement. 

Toute taxinomie suppose des liens, apparents ou cachés. Nous pourrions faire intervenir Genette, Derrida, Lacan et d’autres, mais qu’il nous suffise pour le moment de dire que notre taxinomie est consciente de tous ces enjeux et, surtout, de ces difficultés.

Dans le cadre de ce site, les liens que nous voulons établir sont d’abord, grossièrement, de deux ordres : inter- et hyper-textuels.

II. TRANSTEXTUALITÉ

Selon la définition de Gérard Genette (in Palimpsestes), la transtextualité est « tout ce qui met le texte en relation, manifeste ou secrète, avec d’autres textes »

La transtextualité est un terme générique et l’intertextualité une espèce particulière de celui-ci ; nous pouvons définir rapidement ce dernier terme comme une coprésence, le fait pour un texte d’en contenir un autre, explicitement (référence avérée, lien évident sous forme de citation ou de renvoi direct, par exemple) ou implicitement (ce qui suppose une certaine connivence entre l’auteur et lui-même — jeu plus ou moins avoué avec des références qu’il tient secrètes pour le lecteur ou qu’il s’avoue à peine à lui-même — ou entre l’auteur et le supposé lecteur : par exemple, le décalque, la parodie, l’allusion…).

Il est diverses formes de transtextualité, mais ce qui nous intéresse ici, c’est l’intertextualité propre aux Carnets d’Anatole Le Braz (il s’agira de la définir) et, de facto, l’hypertextualité que cette intertextualité peut engendrer dans le cadre de l’architecture d’un site internet, dans une taxinomie au sens large.

L’hypertextualité est le lien qui unit un ou plusieurs textes, nommés hypotextes à un ou plusieurs autres textes. C’est, en somme, la greffe d’un texte sur un autre texte et, dans le cadre d’un site internet, d’une page à une autre, sous forme rhizomique, sans ordre de préséance ou de hiérarchie. Cette hypertextualité dépend surtout de l’interprétation du lecteur ou du faiseur de liens… Le système wiki est une parfaite illustration d’un ensemble clos et, pourtant, extensible de l’intérieur, d’hyperliens sur un sujet donné. À terme, ce site pourrait se transformer en wiki consacré aux carnets d’ALB. Toutefois, notre modèle originel pour ce futur site consacré à la mise à nu des carnets d’Anatole Le Braz fut et est le Derridex — objet de fascination depuis de nombreuses années.